[Chroniques en vrac] Unschooling – Random Acts Of Total Control / Intraveineuse – Chronicles Of An Inevitable Outcome / Denner – Semi Monde

Les semaines passent, les bonnes sorties s’accumulent, et nous, on essaie tant bien que mal de suivre la cadence. Voici donc ci-dessous quelques mots sur trois trouvailles originaires de l’Hexagone, témoins de la vitalité d’une scène capable, le temps de quelques très bons disques comme ceux que nous vous présentons ici, de tenir la dragée haute aux anglais, aux américains, ou aux australiens qui excellent habituellement dans les genres que nous allons aborder dans ce billet.

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unschooling

UnschoolingRandom Acts Of Total Control (Howlin Banana Records)

Grâce à leur signature chez la Banane Hurlante, label parisien au flair décidément infaillible qui ratisse un spectre assez large allant du garage au post-punk en passant par la pop et le shoegaze, ce quatuor rouennais est enfin arrivé jusqu’à nous, et on doit dire qu’on ne boude pas notre plaisir quant à cette trouvaille. Avec Random Acts Of Total Control, il semble que le groupe (où on retrouve des anciens de chez MNNQNS) ait justement pris le total contrôle du potentiel de leur approche aléatoire et imprévisible du post-punk, déjà perceptible sur Defensive Designs, premier LP sorti en 2019 marchant dans les pas d’Omni, plus aboutie encore sur le single sorti l’an dernier, et donc absolument maîtrisée sur cette nouvelle sortie. Avec toujours cette science de plaquer des phrasés jinglesques de guitare très peu saturée (coucou Devo) sur un riffing sec et saccadé (wesh Gang Of Four) dans un agencement d’apparence bancal que d’aucuns qualifieront de foutraque et qu’on retrouve dans les bons morceaux de Crack Cloud, Unschooling a fait croitre l’efficacité de son post-punk à mesure qu’il en a augmenté le tempo au cours du temps. Sur ce nouvel EP plus nerveux que leurs précédentes livraisons, les normands accentuent l’impression de bordel ambiant en empilant des motifs fugaces dans un collage sonore hétéroclite qui répond bien à celui, visuel, proposé comme artwork. Un parti pris périlleux compte-tenu des bpm avalés, et qui aurait facilement pu accoucher d’un foutoir (un vrai) difficilement audible. C’était sans compter sur la production soignée qui rend lisible cet ensemble, déjà — et ce y compris dans les choix farfelus d’ajouter des pouet-pouet sur « Boo Boo Dragon » ou du free-sax sur « No Shoes ». Mais aussi et surtout sur la précision redoutable des deux guitares qui se répondent au cours de questions-réponses jouissifs (« Boo Boo Dragon ») et s’entrelacent dans des duos d’arpèges très touffus mais taillés à la serpe (« NYE », « Social Chameleon »), toujours à l’heure sur les pulsations millimétrées de la section rythmique constituée d’une basse aride qui s’en échappe parfois pour participer à la foire aux mélodies (« Social Chameleon »), et d’une batterie feutrée soucieuse d’alambiquer son jeu afin de trouver sa place dans le désordre ordonné du reste des instruments. La progression du disque, comme des morceaux, suit cette même logique du collage tous azimuts : le début de l’EP s’ouvre avec « More Is More » et ses riffs assénés avec vigueur, avant d’enchainer dans l’espèce de fiesta déglinguée de « Boo Boo Dragon ». C’est par ailleurs dans le morceau le plus bille en tête de l’EP, « No Shoes », qu’on trouve le pont le plus éthéré, flou et mou comme un trip semi-conscient. Unschooling propose donc avec Random Acts Of Total Control un post-punk aussi tonique qu’imprédictible, bourré de contrastes soudains mais impeccablement cohérent, avec une précision ahurissante dans l’art de faire tenir debout cet empilement d’apparence confus. Et vous ne pouvez pas imaginer notre bonheur de pouvoir trouver ça chez un groupe français (donc potentiellement à portée de live, un jour peut-être), plutôt que dans les écoles d’art pince-sans-rire de NYC ou d’Angleterre, ou dans le vivier australien peut-être un peu moins sophistiqué.


intraveineuse

IntraveineuseChronicles Of An Inevitable Outcome (autoproduction)

Encore une invitation à aller se faire cuire le cul pour Amélie Poulain et son Montmartre idyllique de carte postale jaunie, avec ce nouveau groupe qui, après Cowards ou Hangman’s Chair, emprunte aux seconds (l’héritage est assumé) pour dépeindre un Paris nocturne nettement moins fantasmé et idéalisé. Un Paris qui sent la pisse, avec des cuillères noircies qui trainent dans les caniveaux, et où les Poulbots rôdent à Pigalle Maximator à la main, histoire de réchauffer leur cafard sous les néons blafards de peep-shows sordides. Le nom du groupe, le visuel et le titre de « Chronicles Of An Inevitable Outcome », piste unique de plus de 30 minutes, donnent évidemment les clés visuelles de ces représentations. Mais le doom mélodique instrumental d’Intraveineuse est suffisamment imagé avec ses constructions très travaillées, ses innombrables pauses et ses progressions immersives, pour illustrer ce parcours désoeuvré dans les rues d’un Paris-by-night pluvieux pas franchement touristique. Un chemin déjà largement déblayé par Hangman’s Chair donc, avec qui le duo semble partager quelques références communes. Les membres du Tabouret du Pendu ont déjà revendiqué un amour pour les arpèges bourrés de chorus qui leur vient d’une certaine fascination pour les productions de variété. On les retrouve aussi chez Intraveineuse, qui leur adjoignent des motifs au piano également assez « radiophoniques » en dépit de leur caractère mélancolique affirmé. C’est lorsque les riffs bourdonnant et la batterie tonitruante les rejoignent que le groupe bascule du côté d’un doom à la fois massif et vaporeux, qui conserve le spleen élégant des mélodies mais se charge d’une torpeur éthylique confuse, laissant déjà poindre la céphalée assommante qui lui succédera. Le registre majeur de ce « Chronicles Of An Inevitable Outcome » reste donc le doom mélodique, avec un travail sur les guitares qui évoque parfois le prog lourd de Pallbearer lorsqu’un lead déchirant dégueulant de saturation dissonante se joint au tourment d’un riff écrasant. Lorsque c’est le piano qui est chargé d’apporter ce contrepoint mélodique aux chuggah-chuggah, c’est l’ombre du Type O Negative d’October Rust qui plane sur le morceau fleuve, avec une teinte goth voyant des couleurs froides se refléter sur un ciel nocturne nuageux. Tenu par l’absence de chant — qui ne se fait que rarement sentir — à multiplier les variations, le duo va plus loin dans l’expression d’influences diverses, et sortira épisodiquement des ruelles sombres pour des coins plus lumineux, au détour d’un crochet shoegaze ou d’un final à la grandiloquence majestueuse presque symphonique. Si on savait déjà grâce au PSG que la Capitale pouvait être à l’origine d’épopées ponctuées de défaite, les franciliens confirment ce savoir-faire avec cette première production sous forme d’odyssée noctambule guidée par la lose, où le désarroi contemporain se pare d’un éclat froid, où les maraudes sans but des trimards urbains prennent des allures de fresque morose. Celles et ceux qui aiment le doom lorsqu’il est mélancolique auront leur dose : la shooteuse d’Intraveineuse est pleine de mouron, et le duo enfonce le piston jusqu’à la butée.


denner

DennerSemi Monde (Meidosem Records)

Dans les années 80, Rennes a connu une histoire d’amour avec les musiques froides dérivées du mouvement punk qui n’est plus vraiment à démontrer. La capitale bretonne nous a donné Marquis De Sade, groupe pionnier et parmi les plus emblématiques de la scène post-punk hexagonale, et les Transmusicales qui s’y tiennent ont été durant toute la décennie une courroie de transmission importante des new et cold-wave en programmant Kas Product, Complot Bronswick ou The Mission (pour ne citer qu’eux). Les années et les modes passant, ce lien s’est peut-être un peu distendu. Initialement formé à New-York en 2010, Denner s’installe à Rennes vers 2016 et la replace sur la carte de la cold-wave. Dernière émanation en date du quatuor, Semi Monde propose en quatre titres une plongée progressive dans l’obscurité, des accents pop et des rythmiques dansantes de « Life And Limb » dans la lignée d’A Flock Of Seagulls, à l’inertie brumeuse et crépusculaire de « Tel Est Le Jour », plus proche de Guerre Froide ou Trisomie 21. La plume trempée dans l’éther du chanteur accompagne ce lent assombrissement d’une poésie vénéneuse, portée par une voix sentencieuse. En anglais d’abord — par ses mots ou ceux de Murakami — puis en français, participant, sans pour autant user de formules ampoulées, à l’atmosphère mystérieuse installée par le grondement des synthés sur les deux derniers morceaux de l’EP. A mesure que la boite à rythmes ralentit et troque les patterns sautillants pour une binarité plus martiale — voire carrément hors du temps sur la dernière piste — les nappes de synthé se font moins perçantes, moins éclatantes (bien qu’on retrouve cette majesté irradiante sur le final d’ « Ultima Thulé ») et rejoignent les mélodies fanées de la guitare qui inondent ce 12″, flétries par cette réverb’ glaciale si typique de la cold-wave. A en croire les photos promo, les quatre de Denner ne semblent pas être des nouveaux-venus dans la scène, et leur cold-wave tient sans doute moins d’un revival opportuniste que du témoignage direct de leur héritage musical qu’on devine hanté par le spectre de groupes comme Asylum Party. Des caractéristiques pas sans rappeler le formation de Fiction, voyant la vieille garde de la scène locale de Poitiers faire grésiller le synthé et chialer les guitares au nom de l’ « old new wave », dans une approche toutefois moins dark, moins dandy, que chez les bretons qui nous intéressent ici. Le savoir-faire est donc certain sur ce Semi Monde, qui élève l’art de faire sonner l’obscurité et le froid au rang d’orfèvrerie et voit les rennais maîtriser sur le bout des doigts gelés les codes inhérents au post-punk de fête triste, pour un fest-noz des plus ténébreux.


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