[Chroniques en vrac] Worst Doubt- Extinction / Tromblon – Je Me Fiche D’être Français / GRMLN – Dark Music In The Sun

Les groupes n’ont actuellement pas beaucoup de moyens de rencontrer leur public, par la force des choses. Sortir des disques reste ainsi un des seuls moyens pour eux de conserver un lien avec celles et ceux qui les écoutent. Le rythme des parutions ne décroit donc pas, et, seulement deux semaines après avoir réussi à nous secouer la couenne pour remettre en route ce webzine avec trois chroniques, on ne pensait pas avoir à remettre le couvert pour une nouvelle salve aussi vite (car oui, quinze jours, c’est une microseconde à notre échelle de grosse larve). Les trois sorties récentes qu’on vous présente ci-dessous et qui nous ont particulièrement ramoné les cages à miel (comme on dit nous les hardos) nous y ont pourtant contraint.

banchro


WD

Worst DoubtExtinction (BDHW)

Après avoir suscité énormément d’attente(s), le premier LP des parisiens — après pas mal de péripéties et autres galères documentées en détail et non sans malice sur leurs réseaux sociaux — est enfin là, et porté par un label au rayonnement international à même de défendre ce disque pour ce qu’il est, à savoir le premier long-format du meilleur groupe français actuel de hardcore-metal. Loin de sortir de nulle part, le quintet s’est largement fait remarquer par deux EPs de haute volée faisant la démonstration d’un racaille-core Kickbackien infusé au death-metal, ainsi que par des prestations live réputées où il a déjà pu roder quelques morceaux figurant sur Extinction. A commencer par « Intro », qui est également le morceau qui lance chaque concert de Worst Doubt, et (comme nous l’expliquions ici) est un peu la showroom rassemblant la plupart des éléments composant les titres du groupe : du groove bien tough et un final abrutissant lorgnant vers le beatdown, le tout articulé autour de breaks chaotiques et de divebombs hurlants. Comme entrée en matière, la coquetterie de l’ambient menaçant précédant la tempête est évitée — bien qu’on la retrouve en piste 8 comme une « respiration », probablement réalisée par les deux membres du groupe à l’origine du split Gods Worship sous les noms de Subhuman et Frustre — pour d’emblée installer l’atmosphère apocalyptique promise par le splendide artwork, qui décrit un Paris en proie aux flammes et à la destruction avec un trait similaire mais dans une mise en scène beaucoup plus convaincante que le Tampa vaguement esquinté de Three Knee Deep. On retrouvera donc ces deux constantes tout au long d’Extinction. Les moshparts à l’IMC à quatre chiffres viennent conclure quasiment chaque morceau, mais sont particulièrement marquantes sur « Extinction », « Despise Death » et « Filth In The Wound ». D’autres, comme celle de « The Tormentor » et le délicieux two-step d' »Imposters Reign », se révéleront plus véloces. Dans un cas comme dans l’autre, elles n’attendent que la reprise des concerts pour catalyser les désirs enfouis de cassage de gueules du public (on entend d’ici le guitariste lubrique exhortant les spectateurs à y satisfaire d’éventuelles velléités anales). Côté groove, aussi honni soit ce mot, là aussi Worst Doubt a mis le paquet, et, outre les habituels roulements d’épaule bien kaïra (« Dehumanized », « Crushed »), nous offre mêmes quelques plans breakdance parfaits pour danser sur les mains (« Extinction », « Filth In The Wound », et le paroxysme sur « Path Of The Blind » avec ses tambours empruntés à George de la Jungle). Initialement dans les pas de Merauder, les parisiens poussent plus loin cette dynamique de la souplesse avec des riffs saccadés tailladés aux palm-mutes, des patterns de toms agiles, qui tranchent nettement avec l’imbécilité balourde des moshparts et leur offrent au détour de décélérations brutales l’ampleur dévastatrice qu’elles méritent (c’est aussi le terrain de jeu tout trouvé pour le phrasé brutal un peu rappé du chanteur). Du relief, l’apport d’éléments plus rares chez le Pire Doute en amène aussi : les accélérations thrash d' »Imposters Reign » et « Despise Death » (sans parler des stomps balourds de « The Tormentor ») élargissent leurs horizons, et quelques plans plus aérés où un arpège typique du Queens de Leeway vient illuminer quelques accords trainants (l’intro d' »Exctinction », la partie solo de « Despise Death », « Path Of The Blind ») contrastent avec les chuggah-chuggah bien heavy piqués à Morbid Angel. Pour un groupe autoproclamé « de branleurs », Worst Doubt ne s’est franchement pas foutu de notre gueule et a soigné la composition de ce premier LP, jusqu’à l’ajout de petits effets de production qui fignolent l’ensemble, comme l’emploi inattendu d’un tambourin ou d’un gong, l’ajout ponctuel d’effets de guitare ou de voix bienvenus, ou la place plus importante dans les backs donnée aux hurlements résonnant des tréfonds des entrailles de la terre déjà aperçus sur « Forged In Suffering » — qui changent des grosses gueulantes collectives (également au rendez-vous, rassurez vous les bourrins). Quand on disserte avec autant de franc-parler sur l’actualité de la scène dans L’Eau Des Nouilles (un podcast mené par trois des membres du groupe), sortir de la musique peut s’avérer casse-gueule. Avec Extinction, les parisiens n’ont pas tremblé des genoux, et celleux qui voulaient s’offrir un match retour parce que les Grandes Gueules du hardcore avaient dit du mal de leur disque auront du mal à trouver à redire sur le leur, qui figurera sans nul doute parmi les sorties marquantes de l’année (même si ce n’est pas dit que ce podcast arrive jusqu’aux oreilles de Code Orange).


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Tromblon Je Me Fiche D’être Français (Papiers Noirs / Sylvebarbe rds)

Il aura fallu cet artwork magnifique mettant en scène, sous les ornements fleuris de la propagande républicaine du début XXe, le désespoir et la résignation d’un Poilu sans visage harassé, pour qu’on passe outre ce nom (qui nous évoquera décidément toujours l’arme chargée de spaghettis d’Albert le 5e mousquetaire), et qu’on s’intéresse enfin d’un peu plus près à Tromblon. Fidèles au concept développé dès leur premier EP sorti en 2014, les caennais continuent à porter l’héritage du mouvement pacifiste ayant trouvé une résonnance particulière dans les rangs anarchistes dans le contexte de la Grande Guerre. Par les paroles, déjà, dont les images poétiques (en français) aux tournures parfois alambiquées témoignent d’un travail documenté sur la littérature antipatriotique d’alors, qu’elle soit épistolaire, pamphlétaire ou musicale (la tracklist, hurlée en conclusion du dernier morceau, fait ainsi directement référence à « La Chanson De Craonne« ). Mais leur crust-hardcore screamo exprime une désolation et une violence sourde et pesante faisant elles-mêmes particulièrement écho au chaos absurdement meurtrier du Front. Dans la lignée de Potence, Tromblon enchaine les lourdes charges d-beat sur un mode épique qu’on peut retrouver chez Burning Bright, et des phases plus dramatiques où les mélodies post-hardcore tourmentées s’imprègnent d’une profonde affliction. Les normands s’inscrivent dans la tradition du skramz hexagonal (on retrouve même quelques accalmies en spoken-word à la façon d’Amanda Woodward sur « De Cette Guerre Infâme » et « Traîtres A La Nation »), mais se distinguent par un travail sur la dissonance important, qui ajoute de la noirceur à ce panorama cataclysmique, avec quelques percées black metal qui pourraient les rapprocher d’Oathbreaker (« Adieu Toutes Les Femmes », « C’est Bien Fini », la cavalcade introduisant « De Cette Guerre Infâme »). De manière générale, l’agencement rythmique des morceaux — qui aligne les chevauchées d-beat, les assauts two-step, les blasts foudroyants et un groove menaçant de plus gros calibre — renforce l’urgence tumultueuse créée par les riffs en forme d’orage de plomb et les leads dégoulinant comme une pluie glacée. Mais sur les deux extrémités de l’album, sur les titres un peu plus longs qui ouvrent et referment ce Je Me Fiche D’être Français, Tromblon prend le parti d’une construction plus progressive — dans le sens où les enchainements se font moins abrupts — et installe des atmosphères poignantes plus nuancées (on pense notamment aux choeurs éplorés lancinant qui introduisent « Adieu La Vie » et qu’on retrouve comme un écho dans « Traîtres A La Nation »). L’ultime morceau du disque, réel point d’orgue de ces sept morceaux, rassemble les différentes facettes du screamo-crust de Tromblon, et offre un cheminement cohérent de presque huit minutes où les saillies les plus brutales, les plus massives, succèdent aux accalmies les plus douces, les plus éthérées, avant de conclure par un final exalté à-même de porter le message antimilitariste profondément libertaire qui inonde l’album. Un siècle après les graffitis gravés dans les entrailles des souterrains de la Marne par les sacrifiés broyés, mutilés, décimés par l’absurdité patriotique, cent ans après le monument aux morts de Gentioux, qui honore encore aujourd’hui les martyrs de l’ordre caporaliste et honnit leurs bourreaux, Je Me Fiche D’être Français porte le drapeau sans couleur des apatrides pour qui la vie vaudra toujours plus que des frontières, et Tromblon reprend leurs mots avec la force qu’ils méritent : « Maudite soit la guerre », « Merde à la guerre et vive la Paix ! »


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GRMLNDark Music In The Sun (autoproduction)

Pour celles et ceux qui ont vécu, comme nous, leur adolescence au début du 3ème millénaire et qui commençaient à entrouvrir la porte du ROCK, The Strokes auront toujours une place spéciale dans le coeur. Les new-yorkais auront nourri les chouineries juvéniles autant que les nicknames MSN Messenger. Aussi, lorsqu’ils ont commencé, à la fin des années 2010, à changer de direction pour ajouter des sonorités nouvelles et un peu plus électroniques à leur recette millimétrée immédiatement reconnaissable, beaucoup se sont retrouvés orphelins. D’autant que malgré leur célébrité, peu de groupes se seront finalement essayés à reprendre à leur compte les harmonies à la fois pleurnichardes et chaleureuses, les leads de guitare saturée et les lignes de voix de crooner débraillé histoire d’essayer de combler le vide laissé. Si The Smarthearts montrait en 2018 avec On The Line des signes encourageants en ce sens en y mêlant un peu de powerpop, nous avons enfin trouvé avec GRMLN, le projet qui saura nous faire renouer avec les émotions lycéennes ressenties à l’écoute d’Is This It et Room On Fire. On arrive donc très tardivement au sujet principal de cette chronique — à savoir ce projet solo mené par un musicien japonais expatrié en Australie — mais il faut bien comprendre à quel point celui-ci se nourrit des Strokes et parvient à exprimer ce mood si particulier qu’on n’a jamais trouvé que chez les fils à papa faisant le rock à NYC. En dix-sept sorties dont quinze LP en onze ans (oui quinze albums en à peine plus de dix ans), GRMLN a eu le temps d’explorer différentes facettes de l’indie : sa période chez Carpark rds l’a vu s’aligner sur l’orientation un peu emo du label (Empire), et quelques sorties témoignent d’accointances dream pop tamisée (Non Classical), d’incursions acoustiques (Afraid Of) voire même d’influences post-punk froid et réverbéré (Heavenly Bodies). Pour autant, le spectre des Strokes a toujours plané sur chacune de ses livraisons. Ce tout nouvel album du japonais fait seulement la démonstration d’une faculté de mimétisme assez saisissante, et déjà éprouvée en 2017 sur Out Of Disorder. En plaçant la basse au premier plan des morceaux et pas seulement comme élément rythmique, en l’envoyant se noyer dans la distorsion crado des accords de guitare pour créer ces fameuses harmonies mélancoliques de chambre d’ado, le musicien se ménage un terrain de jeu tout trouvé pour faire tourner les leads de gratte enveloppés d’une saturation chaude, et faire évoluer ces lignes de chant à la fragilité bancale qui accrochent elles aussi les haut-parleurs par leur production lofi. Le travail sur la sonorité des instruments est donc poussé ici, et il n’y a guère que la boite à rythmes un peu toc pour jurer, d’autant qu’une forte tendance à bidouiller le charley à outrance renforce cet aspect. La quasi-totalité de Dark Music In The Sun fonctionne sur cette formule à l’efficacité redoutable — avec des mélodies vocales et de guitare qui frappent au coeur et restent en tête — qui se prête particulièrement à la configuration one-man-band : les loops se superposent, s’imbriquent puis se mettent en pause et repartent pour se mettre en valeur les uns les autres. A l’exception d' »Evil Baby » et « Zoo » où GRMLN s’essaie à des rythmiques et des sonorités un peu plus dansantes moins marquées par la teenage angst qui irradie du reste du disque, chaque morceau représente un petit tube triste à lui tout seul, qu’on soit dans la lignée Strokes pur jus (« Superstar », « Design », « Long Division »), ou bien dans des rythmiques, sur des modes vocaux plus aigus et dans une composition doucereuse aérée se rapprochant davantage du projet solo d’Albert Hammond Jr et notamment de son premier album Yours To Keep (« Heart », « The Way It Ends », et surtout « Star Eye », superbe final plus progressif, plus construit encore que les autres morceaux). Avec ce dernier album, GRMLN ne promet donc rien de plus qu’une capsule temporelle. Soit pour certains la simple répétition du rock tel que cinq branleurs de la Grosse Pomme le faisaient il y a presque vingt ans, et pour d’autres (dont on fait partie) le plaisir inestimable d’enfin retrouver intacte sa chambre d’internat et tout le faux cafard mêlée de vraie insouciance qui va avec.


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