[Chroniques en vrac] Turquoise – Hantise / Slope – Street Heat / Timelost – Gushing Interest

Piégé dans la molesse de l’époque, englué dans une oisiveté paradoxale compte-tenu du temps libre dégagé par une absence de vie sociale nécessaire à la protection des autres et de soi-même, ça faisait un moment qu’on ne s’était plus connecté à ce blog. Force est de constater aussi que peu de sorties nous ont, depuis notre dernière salve de chroniques, suffisamment tapé dans l’oreille pour nous donner envie d’écrire dessus. Trois disques très chouettes parus au cours du mois dernier nous ont cependant poussé à retrouver le mot de passe de la boutique, on vous les présente donc pas plus tard que maintenant dans ce billet.

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turquois

TurquoiseHantise (Symphony Of Destruction / Les Choeurs De L’ennui)

Depuis l’évocation il y a plus d’un an, dans le super panorama de la scène punk/hardcore etc. hexagonale publié sur DIYconspiracy, d’une formation parisienne s’inscrivant dans la lignée de Totalitär, on avait hâte d’entendre à quoi ça pouvait ressembler (notamment car le line-up rassemblait des membres ou ex-membres de Krigskade, Rats Blood, ou encore Barren?, soit a priori des gens qui savent de quoi ils parlent). Le groupe se faisant assez rare sur scène, sans parler de l’arrêt des concerts, on n’a pas eu d’autre choix d’attendre qu’une sortie soit annoncée pour pouvoir juger sur pièce. Un passage au studio At The Movies plus tard (soit chez le Rick Rubin brestois), et le tour était joué. En un quart d’heure à peine, Turquoise signe avec Hantise une entrée réussie dans le vivier décidément pas si ridicule que ça des gardiens français de la maison d-beat, en se payant le luxe d’un nom à rebours des convenances liées au genre. En écho à l’épicentre bordelais et de sa Trinité Gasmask Terrör, Fosse Commune et Bombardement, la scène discore a depuis connu quelques répliques avec Marée Noire ou encore Deletär. C’est précisément dans la lignée de ces deux derniers qu’il conviendra de ranger les parisiens, qui semblent vouer une même adoration pour la scène suédoise à trémas, communément désignée sous l’appellation « kängpunk ». Un sous-genre au cahier des charges dont il est difficile de s’extirper : rien ne ressemble plus à un album de d-beat qu’un autre album de d-beat. A partir de là, la réussite d’un disque se mesure à l’aune de la capacité pour la section rythmique à tenir la cadence infernale caractéristique du style, de la pertinence des variations pour mettre en relief les déflagrations, et évidemment de la qualité des riffs chargés de remettre une couche d’urgence sur cette toile de fond apocalyptique. Les bends hurlants balancés à toute berzingue et succédant à l’explosion introductive du premier titre « Arbeit » laissent d’emblée entendre que Turquoise cochera toutes les cases. Les sept morceaux suivants nous donneront raison, nous maintenant sous un feu nourri renforcé par les beuglantes rocailleuses du chanteur abordant en français les thématiques du travail, du consumérisme et plus globalement des rapports humains et du sens de la vie sous un jour résolument pessimiste. Du reste, les quelques respirations rythmiques disséminées ça et là — quelques tempos plus lourds sur « Hantise de Vivre » et « Lâcheté », des phases qu’on pourrait qualifier de two-step à la Herätys sur « Si Uniques? », « Détestable » et « Apocalypse » — apporteront de la diversité à cet album sans pour autant alléger l’atmosphère délétère qui s’en dégage, les riffs conservant une noirceur constante tout au long des variations. Ca joue vite, c’est d’une brutalité crasse et ça laisse une impression de monde en ruines : on tient avec Hantise un des album d-beat de l’année (et on aurait d’ailleurs pu se contenter de vous le décrire comme ça).


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Slope Street Heat (BDHW Records)

Habituellement peu client des sorties du label allemand BDHW — pour « Beatdown Hardwear », avec donc l’objectif affiché de promouvoir un sous-genre du hardcore à la lourdeur inversement proportionnelle à l’intelligence qui s’en dégage — on fera exception avec cette sortie qui se distingue nettement du reste du roster (cela dit, on risque de reparler très vite de ce label puisque vous n’êtes peut-être pas sans savoir que les fans de Kickback les plus talentueux du pays sont sur le point d’y sortir leur premier album). On n’est à vrai dire à peine plus client de fusion en général, mais force est de reconnaître que les germains de Slope ont parfaitement réussi avec Street Heat, à marier l’explosivité du hardcore au groove du funk, et à raviver — alors justement que ce side-project de Suicidal Tendencies se réactivait l’an passé pour quelques dates avortées pour cause de vous-savez-quoi — une flamme allumée par Infectious Grooves. Si l’étiquette « fusion » a pu être plus récemment accolée à Turnstile eu égard à quelques emprunts évidents à Rage Against The Machine, Slope va plus loin qu’inclure un peu d’élasticité dans son hardcore et d’y ajouter un phrasé vaguement rappé. Il y a bien quelques phases de ce genre sur l’album (notamment l’enchainement « High Level »/ »Skunks »/ »Mood Swing 87 », où on trouve de la moshpart et des rythmiques assez linéaires), mais le quintet pousse plus loin le mélange des genres pour se réapproprier des éléments typiquement funk (la basse qui slappe, les cocottes de gratte, la pédale wah-wah, bref toute la panoplie), pour embrasser plus globalement cette scène nineties qui squattait MTV, qu’il s’agisse de Living Colour ou même des Red Hot Chili Peppers des débuts, et y inclure un surplus de violence qui nous amène donc comme indiqué plus haut à Infectious Grooves. Au-delà de l’effet madeleine, qui ne suffit pas à faire un bon album, c’est surtout la vitalité qui s’en dégage qui est frappante, et lui donne un réel intérêt. Slope a beaucoup de choses à dire, et n’a donc pas le temps pour de simples structures couplet/refrain : si vous aimez un riff dans un morceau, profitez-en sur le moment car il a peu de chances d’être rejoué. Malgré quelques respirations astucieusement placées sur « Truth Machine », « Purple Me », « Fuel » ou l’interlude à part entière « Fluid », Street Heat ne laisse aucun répit (c’est d’ailleurs une des intros les plus violentes du disque qui vient vicieusement vous arracher à ce moment d’apaisement, histoire de marquer le contraste). Particulièrement nets sur « Trainsurfing » et « Power Shift », mais observables sur tout l’album, les décrochages intempestifs, les accélérations subites, les changements de signature rythmique agissent comme des flippers qui vous balancent telle une petite bille d’acier dans un kicker hardcore alors que vous reveniez tout juste d’un bumper funky, tandis que le joueur aux manettes vous aboie dessus tout du long, souvent épaulé par les choeurs des copains. L’efficacité des riffs, les astuces de la batterie et plus généralement la science de savoir faire sonner le funkcore permettent à Slope d’éviter l’écueil d’un fouillis illisible au profit d’un objet dont se dégage un fort sentiment de liberté dans la composition, permettant même au groupe d’aller taper dans des genres satellites, comme le doom sur « Purple Me » et le thrash sur « I’m Fine ». Mieux encore, ce disque agit comme une pastille de menthe fraiche dans le catalogue de BDHW — davantage habitué à nous administrer des blocs de saindoux par intraveineuse — de la même façon qu’il apporte un peu de légèreté dans une scène hardcore ayant parfois tendance à un peu trop se prendre au sérieux. Il suffit de jeter un oeil aux super clips accompagnant cet album pour s’en convaincre.


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TimelostGushing Interest (Church Road Records)

Disons-le d’emblée, les amateurs de shoegaze (dont on fait partie) vivent actuellement une période faste. L’année 2020 a été marquée par quelques disques remarquables dans le genre (Hum, Nothing, Watertank, Mascara…), et on tient maintenant la sortie qui peut nous laisser espérer un nouveau millésime similaire. Mini-LP ou bien EP conséquent, il s’agit là de la deuxième référence du groupe américain, qui succède à un premier long-format Don’t Remember Me For sorti il y a deux ans. Avec une production plus volumineuse qui donne du coffre et de la lisibilité à des compositions peut-être aussi plus abouties, on retrouve Timelost chez Church Road Records, label britannique en vogue, à la ligne artistique assez floue, mais qui fait preuve d’un flair notable lorsqu’il s’agit de mettre à l’honneur les atmosphères aériennes, l’intensité émotionnelle et la densité sonore. En témoigne un catalogue où se côtoient, à côté de formations death metal et hardcore, Svalbard, Slow Crush, Respire, Outlander et donc Timelost, qui, chacun à leur manière, en les diluant dans des éléments empruntés au black metal, au post-rock, ou au grunge, reprennent à leur compte les marqueurs du shoegaze. Le disque qui nous intéresse ici en contient un paquet, des maelströms de guitare en tremolo picking comme substrat cristallin à la plupart des morceaux, aux leads mélodiques scintillants de « Better Than Bedbugs » ou « Your Ghost Will Be Happy », en passant par les voix flottantes qui se font stellaires lorsqu’elles sont doublées. Soucieux de ne pas s’envoler trop haut, les américains retiennent ces émanations vaporeuses en les contrebalançant par des éléments nettement plus massifs. On retrouve donc là les apports grunge évoqués plus haut, et notamment quelques riffs bien heavy comme celui de « Deep End Of The Cut » (qui pourra évoquer Violent Soho), et un groove avec beaucoup d’inertie, qui accélère parfois la cadence pour trahir quelques influences indie-punk. Timelost joue ainsi avec les densités, qui lui permettent de créer des contrastes et des progressions aux effets ascensionels immédiats. Beaucoup des refrains (y compris celui d’ « Alone, Clean And Slow » qui succède à un couplet assez anecdotique) envoient directement en orbite, et les conclusions grandiloquentes de « Deep End Of The Cut », « T.K.O » et de la reprise de « Love My Way » (tube minimaliste new wave des Psychedelic Furs à qui le quatuor donne du volume) flirtent avec l’intensité dramatique du post-rock. A la manière de Watertank l’an passé avec l’excellent Silent Running, Timelost réussit donc avec Gushing Interest un disque aussi massif qu’aérien, en résonance directe avec les années 90, preuve que, sans vraiment se renouveler, la scène shoegaze a encore des choses à dire.


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