[Chroniques en vrac] The Phantom Carriage – 7-Year Epilogue / Metrö – Coup D’envoi EP / Montagne – Black Waterfall / Blklstrs – Fantastic Man

De la même façon qu’on ne pensait pas voir autant de disques paraître étant donné les circonstances sanitaires actuelles et tout ce que cela implique du côté de « l’industrie musicale », on n’était pas parti — dans le contexte de la rentrée qui a tendance à grignoter sur le temps libre — pour chroniquer des disques. Mais puisqu’une fois de plus on en a quand même trouvé, au nombre de quatre, pour vraiment nous accrocher, on n’a finalement pas eu trop de mal à rapidement coucher quelques lignes afin d’en parler un petit peu et, qui sait, leur donner à notre modeste échelle un peu de visibilité bienvenue en ces temps troublés.


The Phantom Carriage7-Year Epilogue (Throatruiner Records et Théâtre Records)

2020 nous ayant déjà livré son lot d’incongruités (le mot est faible) qu’on n’avait pas vues venir, ce n’était pas la sortie de nulle part d’un LP signé d’un groupe n’ayant plus donné signe de vie depuis sept ans qui allait nous faire tomber de notre chaise. Mais avouons tout de même qu’on a accueilli la nouvelle avec toute la joie que peut procurer le retour aux affaires d’un des meilleurs groupes de notre scène locale de Poitiers, et plus globalement du microcosme froncé usuellement étiqueté « hardcore chaotique ». Le quintet avait déjà fait la démonstration entre New Thing (2011) et Falls (2013) d’une capacité de progression importante, il n’infléchit pas la courbe avec ce troisième album qui voit le Chariot Fantôme nous ramasser là où il nous avait laissé : à la jonction d’un hardcore à fleur de peau et du black metal tout droit sorti des forges brûlantes de Deathspell Omega. Ce sont sur des routes sinueuses et périlleuses déjà ouvertes par Comity qu’il nous emmène de nouveau. Les cassures rythmiques sèches imprimées par le batteur tentaculaire — une nouvelle fois irréprochable sur les tapis de double-pédale, les patterns impossibles et le placement des descentes de toms — alimentent la richesse de la composition, et conduisent le convoi d’orages de feu sous forme de riffs tempétueux (« Free At Least », « Deeper, Lower ») en défilés sombres et poisseux sous la menace d’arpèges baveux (« Old Tales, New Thoughts », « Free At Least »), avec une obsession pour la dissonance histoire d’être sûr de rendre le voyage inconfortable au possible. Mais, soucieux de ne pas toujours emprunter les mêmes chemins, The Phantom Carriage s’engage avec ce 7-Year Epilogue sur des territoires jusque là uniquement survolés. Evoquons déjà le travail sur le chant qui, outre les habituels screams fulminants et éructations purulentes, incluent des passages en sing along (« Every Second Holds A Life »), d’autres plus « théâtralisés » sous forme d’écho lointain ou de supplications désespérées (« The Fate »), mais aussi et surtout de superbes lignes de voix claire. Le chanteur principal s’était auparavant essayé à un registre moins hurlé sur « Mistakes & Fixes », mais les talents cachés du nouveau bassiste en terme de vocalises offrent à « Free At Least », « Every Seconds Holds A Life » et « Old Tales, New Thoughts » quelques moments de grâce qui redoublent la puissance émotive des plans post-metal épiques dans lesquels elles se noient, tombant comme un déluge passager sur les braises fumantes du blackened-hardcore incandescent qu’ils viennent contraster. Sur ce nouvel album, plus de place est d’ailleurs globalement donnée au post (-metal, -rock, -black ou que sais-je), dont les imbrications complexes progressent souvent jusqu’à un climax exalté inondé de mélodies aussi grandiloquentes que cristallines. Elles insufflent une tension dramatique aux morceaux, et jouent avec la noirceur ambiante pour la contrebalancer par quelques notes d’espoir lumineuses ou bien en accentuer la désolation (c’est particulièrement net sur le superbe final « One Last Time »). La proportion de hardcore est également revue à la hausse dans le mélange auquel carbure le Fardier Ectoplasmique, et ses suspensions gagnent en souplesse grâce aux phases two-step et aux moshparts bien lourdes entendues dans « A Tribute To Those Who Stand Still », « The Fate » et « Old Tales, New Thoughts ». Black metal, hardcore, post-rock, emo : The Phantom Carriage empile donc les influences nombreuses avec une cohérence dans la complexité qui pourra étonner. Un peu moins lorsqu’on jette un oeil au parcours des pilotes aux commandes du groupe, passés par Taciturn (emocore), Worst Doubt (hardcore metal) ou Perils (post-hardcore). Une expérience qui, outre les facultés de composition, leur donne aussi quelques billes dans l’exécution et en fait une formation impressionnante en concert. 7-Year Epilogue charrie donc son lot de promesses en live, mais ces feignasses de poitevins fuyant la scène comme la peste, qui sait — étant donné le contexte sanitaire qu’on connait — quand on pourra les y voir?


Metrö – Coup D’envoi EP (en ligne)

Dans le paysage du DIY hexagonal, il y a toujours quelques groupes dont on ne connait rien ou presque, mais dont on attend avec une impatience curieuse un passage sur une scène du coin ou, à défaut, quelques morceaux à écouter pour pouvoir juger sur pièce. A force de le voir squatter les affiches punx de l’Ouest et d’ouvrir pour plein de formations qu’on affectionne par ici (comme Syndrome 81, Henchman, ou plus globalement pour les orgas du collectif Papiers Noirs, avec qui la connivence semble assez forte), il était évident que ce quatuor rennais en faisait partie, et piquait notre intérêt depuis sa formation il y a un peu plus d’un an. Comme on a eu la bonne idée de les rater lorsque 1000 Manières de Pourrir les a faits venir dans l’inévitable cave du Zinc de Poitiers (on était devant Verdun à la MDE), on a du attendre une première sortie pour découvrir ce que proposait ce nouveau nom forcément raccord à l’underground duquel ils nous parviennent. C’est désormais chose faite avec cette démo de cinq titres intitulée Coup D’envoi, qui voit Metrö se jouer de notre déception en conciliant de la meilleure des manières hardcore-punx en état d’urgence et post-punk pluvieux. Dans ce mélange d’ambiances ambivalentes — chargées à la fois d’une rage et d’une mélancolie dont l’origine politique est rendue évidente par des textes en français manquant parfois de subtilité lorsqu’ils reprennent le champ lexical romantique de l’UHT (« Cagoules », « Grosse Charge ») mais se montrent plus intéressants lorsqu’ils se focalisent davantage sur le désoeuvrement du quotidien (« Coup D’envoi », « Métro ») — les bretons empruntent aussi bien les up-tempos qui tracent comme s’ils avaient les flics au cul de Youth Avoiders, que les mélodies plombées de spleen et les refrains braillards presque oi! de Litovsk, avec en filigrane une façon de marier ces deux versants hardcore et post-punk pouvant évoquer Bleakness. En cela, Metrö part globalement de terrains connus : la batterie qui cavale, la basse bien ronde, les leads de guitare d’une froideur étincelante, et la façon de chanter la désillusion tout en se faisant fédérateur, tout ceci a déjà été entendu indépendamment chez les groupes cités plus haut. En revanche, rassembler ces éléments dans des morceaux — ce qui revient à draguer les punx qui se grimpent dessus au bord de la scène pour brailler dans un micro tendu, tout autant que les chauve-souris placides peuplant les caves gothiques — était un pari bien plus casse-gueule, mais réussi haut la main par cette formation venant grossir les rangs d’une scène hexagonale déjà très riche, qu’on promet de ne pas rater lorsqu’ils repasseront de nouveau par Poitiers.


Montagne Black Waterfall (Bad Wolf Records, Sleepy Dog Records, Joe Cool Records, Brigante Records, Out of Thunes Records, Abysall Cult et APB Records)

Ce groupe parisien n’est pas forcément celui auquel on pense en premier à l’évocation du petit milieu du post-metal hexagonal alimenté par Neurosis et Cult Of Luna en intraveineuse. Si les noms d’Ingrina, Stonebirds ou The Lumberjack Feedback nous viennent de prime abord, ce nouvel album risque de changer un peu la donne. Alors que l’artwork faisant écho au nom du groupe s’inscrit dans la lignée des précédents EPs en esquissant presque abstraitement des reliefs enneigés à traits de peinture grossiers, Montagne atteint en terme de lourdeur, que ce soit dans le son ou dans l’intention, de nouveaux sommets. En raison d’une forte distorsion de la guitare conjuguée à des tempos parfois assez lents, le trio a toujours été abusivement rapproché du sludge (alors que rien à voir avec les ambiances coupe-gorge du bayou de NOLA). La tendance ne devrait pas s’inverser, puisque c’est toujours vers ces cieux lourds et orageux que tend ce Black Waterfall, marqué par quelques riffs chugga-chugga à la densité minérale forte (« What You Miss », « To Kill The Rapist Within Me ») et autres grooves dont l’inertie se fait aussi puissante qu’une avalanche (« Mononoké », « A Letter From The Beast », « Piaraq Vol.II »). Les différentes strates qui s’accumulent dans les morceaux et se dévoilent au détour de cassures nettes marquent aussi l’intégration d’éléments empruntés à des genres plus radicaux. Malgré l’apparition, dans chaque titre ou presque, d’une accalmie où des arpèges nimbés d’un chorus emprunté à Hangman’s Chair suspendent le temps au milieu de la tempête ; malgré les quelques lignes de voix planantes qui se diluent dans les alternances de chant screamo ou plus guttural ; malgré les apogées cataclysmiques inondées d’émotions de « Mononoké » et « We’re Not Embarking On An Interstellar Journey », Montagne a plutôt tendance à aller chercher les blasts du post-black (« Mononoké », « A Letter From The Beast ») et les moshparts du hardcore (« To Kill The Rapist Within Me », « We’re Not Embarking On An Interstellar Journey ») pour durcir un peu plus son post-metal déjà monolithique. En résultent six odyssées plus ou moins longues — les morceaux refermant chaque face du disque se faisant plutôt brefs — qui chacune nous guide au plus profond de crevasses abruptes avant de nous enlever temporairement vers les cimes les plus aériennes pour finalement nous ensevelir sous un éboulement rocheux inextricable. Sur le panorama du post-metal, situons donc les parisiens — malgré quelques vallons moins soumis aux aspérités — sur le versant le plus accidenté : la saturation de la guitare se nourrit de la densité des schistes les plus durs, quand l’emploi récurrent de la double-pédale garantit une activité sismique régulière. Ce parti-pris ainsi que la jonction avec des styles métalliques satellites donnent donc une singularité à la musique de Montagne en général et à ce Black Waterfall en particulier, qui devrait grâce à sa composition plus massive pouvoir attirer dans ses reliefs variés les rochassiers en quête de paysages contemplatifs comme ceux y préférant les élément déchainés.


BlklstrsFantastic Man (A Tant Rêver Du Roi, Learning Curve Records, Buzz Howl Records)

Malgré la puissante et persistante odeur d’alcool bon marché qui se dégage de leurs sorties, c’est une solide histoire de fidélité qui semble lier le groupe britannique et le label A Tant Rêver Du Roi, qui a soutenu leurs trois LPs depuis un premier opus en 2012 (qui nous permettait de découvrir ce quatuor en choisissant leur disque au pif parmi ceux qui étaient offerts à l’achat d’une place pour le festival organisé par le label palois), en passant par Adult en 2015, qu’on chroniquait ici en réussissant l’exploit de ne mentionner à aucun moment le terme « noise-rock ». C’est pourtant à ce style que Blklstrs se rattache viscéralement, permettant ainsi à ATRDR de renouer avec ses racines initiales époque Shub/Mr Protector, son catalogue étant désormais ouvert à un éclectisme plus expérimental. Et quitte à y retourner, autant y aller franchement, en sortant un groupe qui coche toutes les cases du genre : la basse qui bourdonne, la batterie qui assomme, la guitare qui dégueule de larsens et de réverb’ discordante, et la voix qui alterne entre beuglements psychotiques et marmonnements inintelligibles. Ce n’est pas un hasard si Learning Curve Records — promoteur reconnu de la frange la plus radicale de la scène noise-rock, avec notamment Bummer dernièrement — participe à la coproduction de cet album imbibé de fonds de bouteilles ramassés dans une soirée qui tourne bof-bof. Bande-son idéale pour cette nuit de débauche, ce Fantastic Man en illustre tous les stades : l’euphorie débridée qui fait danser comme un demeuré sous les strobos à travers l’urgence stridente de « Sport Drinks », « Motivational Speaker » et « Le Basement » ; les idées qui commencent à s’embrouiller dans les rythmiques tortueuses et abruptes de « Strange Face » et « White Piano » ; le retour à la maison en titubant avec la tête qui tourne et les épaules qui tapent dans les murs sous le poids des toms et de la basse sur « Sleeves et « Mambo No. 5 » ; et même la gueule bois carabinée du lendemain, et les bouffées paranoïaques qui vont avec, qu’évoque la répétition abrutissante tout en lourdeur de « Fantastic Man » et « I Read My Own Mind ». Diluant la folie malsaine de McLusky ou de Pissed Jeans dans la tension pesante et les abrasions dissonantes de Shellac, Blklstrs superpose comme à son habitude — quoiqu’avec un peu plus de simplicité ici — une section rythmique balourde et une guitare grinçante dont les effets réverbérés bourrés de larsens ajoutent au bruitisme ambiant des riffs par à-coups, des accords criards et autres dégringolades de notes en pagaille. Le terrain de jeu idéal pour les élucubrations déglinguées du chanteur, qui vient ajouter son haleine chargée à l’atmosphère globalement éthylique de cet album. Inutile de préciser qu’une écoute prolongée laisse un arrière-goût de Maximator assez tenace.


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