[Chroniques en vrac] Fange – Pudeur / Zone Infinie – Dégâts / Brusque – What’s Hidden Devours

On continue notre tour d’horizon des disques du confinement, avec pour cette livraison trois sorties qui ont pour particularité de ne pas être (encore) disponibles en physique. Il faudra donc patienter un peu (très peu même pour le premier) pour les faire tourner sur la platine, mais en attendant, les versions numériques seront suffisantes pour nous faire une idée du potentiel certain de ces trois nouveautés.


FangePudeur (Throatruiner Records)

Les rennais maintiennent la cadence infernale de leur hyperactivité et nous gratifient en ce printemps d’un nouveau LP, un an à peine après nous avoir infligés le bien-nommé Punir dont on vous parlait à l’époque ici. Le groupe, à la faveur d’une évolution de line-up, y opérait un virage death-metal, sans pour autant devenir tout à fait méconnaissable en conservant les textures sonores poisseuses et les rythmiques gluantes qui justifient son nom. Rebelote avec cet album : les photos promos laissaient entendre un nouveau changement de personnel avec le départ du batteur, nous faisant ainsi présager une orientation plus industrielle — Fange ayant démontré un savoir-faire certain en la matière au détour de deux interludes sur Punir. Si le désormais trio n’a pas, en dehors de « Dieux Gémissants » et son effroyable a capella, repris et démultiplié ces courtes mais intenses agressions sonores pour en faire un album entier, force est de constater que là où son prédécesseur se montrait très organique, Pudeur tient davantage de la froideur mécanique de la machine-outil. Le parti-pris d’une boîte-à-rythme plutôt qu’un batteur est à ce titre déterminant tant son omniprésence écrasante, selon que les rafales de kick pissent du métal ou que le foudroiement de la snare s’abatte comme un marteau-pilon, installe une atmosphère d’usine en sur-régime au  bord de l’implosion. En outre, malgré un final « Total Serpent » dans la continuité de Punir, la guitare et sa saturation signature estampillée HM2 se placent beaucoup plus en retrait qu’habituellement, mettant ponctuellement en avant un riff swedeath (« Génuflexion », « A Blanc ») ou quelques arpèges grinçants (« Croix De Paille », « A Blanc »). Pour combler ce retrait, ce sont donc les influences indus’ tendues à la Godflesh qui prennent le relais, qui se voient ici matérialisées par le grouillement d’effets harsh-noisy et par une voix plus déshumanisée que jamais, hurlant un surréalisme halluciné toujours aussi terrifiant. C’est particulièrement net dans l’entame de Pudeur, jusqu’à l’apogée bruitiste « A Tombeaux Ouverts », avant que « Génuflexion » et « A Blanc » ne viennent rétablir un équilibre donnant pleinement naissance, dans la douleur, à cet hybride death-industriel à la mécanique létale. En plus de réussir à livrer un excellent album par an, Fange nous offre donc le luxe de renouveler son metal mutant, en y mêlant des influences sans cesse en évolution. Ici, les bretons  nous gratifient d’un disque qui sera au death-metal ce que Blut Aus Nord peut être au black metal : un fils bâtard à la monstruosité horrifiante forgée dans le fracas tonitruant de machines infernales.


Zone InfinieDégâts EP (en ligne)

Les stéphanois continuent à tracer leur route sur les axes périphériques, dans les failles, avec toujours autant de discrétion autour de leurs nouvelles sorties. Les quatre pistes sont balancées sur Bandcamp (avec cette fois-ci une fausse date de parution qui laisserait penser à qui n’est pas au fait de leur discographie que cet EP est antérieur aux deux LP), et aucune publicité ne vient accompagner l’apparition de ces nouveaux titres. Pas de sortie physique annoncée, pas plus que de label, et si jamais elle arrive, aucune certitude que l’artwork ici proposé — mettant toujours à l’honneur la thématique du péri-urbanisme et ses grandes barres d’immeubles, comme l’a constamment fait le groupe — soit celui de cet hypothétique 7″. On retrouve donc bien les ligériens dans le procédé, et c’est aussi le cas sur ces nouveaux morceaux, bien que le quintet apporte un peu de nouveauté dans son punk-rock. Pas de révolution au programme non plus, car on reconnait bien la façon de composer très mélodique, bien éloignée des groupes se contentant d’aligner des powerchords sans âme. Et si les arpèges et autres leads de guitare habillent d’un voile mélancolique une section rythmique résolument rock’n’roll, la basse est également capable de belles lignes bien chantantes, et ne se contente pas de seconder la batterie en calquant le riff principal. Toujours bien présente aussi, la voix braillarde très reconnaissable du chanteur scande comme à son habitude quelques refrains qu’il nous tarde de pouvoir reprendre en concert (« Dégâts », « Adieu Sainté », « Parti Des Ombres »), coincés entre des couplets où on retrouve dans l’écriture empreinte d’expériences personnelles les thématiques chères à Zone Infinie : la ville, la fuite, les marges, ou les silhouettes chelou qui les peuplent. Les stéphanois restent donc le groupe de lascars punks qui, à la manière de Kronstadt, savent insuffler un spleen urbain dans leurs morceaux, tout en alignant des choeurs fédérateurs qui les rattacheront probablement abusivement à la oi!. En l’espace de quatre morceaux, le groupe ne nous dépayse donc pas, mais parvient néanmoins à apporter quelques touches de nouveautés. On évoquera le pont 100% dub-riddim qui s’insère furtivement dans « Dégâts » et sonnera comme un clin d’oeil au Clash, mais aussi et surtout le titre « En Equilibre », qui s’éloigne allègrement des canons punk pour construire sur une rythmique lente et chancelante un morceau tout en tension où les grattes dégoulinent tandis que la voix se fait monocorde et semi-parlée. Une façon de montrer que loin de tourner en rond sur le périph’, Zone Infinie sait visiblement mettre le clignotant pour prendre les bonnes sorties.


BrusqueWhat’s Hidden Devours (en ligne)

Dans une période particulière qui s’apprête à nous priver de Hellfest, un groupe qui convoque en un seul album tout un pan de la programmation de la Valley — scène consacrée au stoner, mais aussi au doom et au post-metal — est forcément le bienvenu. Avec ces cinq morceaux, c’est un peu le tour de force que réussit ce projet atypique, bâti autour d’un duo de base guitare/voix – batterie, autour duquel viennent graviter des invités venant jouer de la basse ou pousser quelques gueulantes. En exceptant le dispensable « Red State » — titre plus rapide, et donc court, que les autres qui donne une curieuse impression d’écouter du nu-metal joué plus lentement (il y a même un peu de blast au milieu) — le reste de ce court LP (ou long EP, selon votre école philosophique) a tôt fait de se muer en catalogue des musiques lourdes comme l’orage, au travers de quatre pistes tutoyant chacune les six ou huit minutes. Si l’épaisseur pâteuse de la basse et la fuzz granuleuse restent constantes tout au long du disque, la multiplicité des intervenants contribue à varier sa morphologie lorsqu’on passe d’un morceau à un autre, quand ce n’est pas au sein même des titres, qui offrent pour certains des progressions marquées. Rien que « Hell », qui ouvre l’album, offre une intro doom qui ne dépareillerait pas sur un album de Weedeater, avant que la voix grondante et l’addition d’accords plus telluriques réorientent assez vite le morceau vers des contrées post-metal, tandis que le groove malsain sur l’outro nous montre Brusque sous un jour plus sludge. Les parisiens finissent tout de même au gré des minutes — et malgré une grosse réminiscence doom old-school sur le ternaire « Playrole », clairement modernisé par un chant parlé et un énorme scream féminin — par privilégier leurs influences post-metal, au premier rang desquelles on trouve Neurosis et Amenra. Evidente à l’écoute de « Us » et « Wild », cette connexion se révèle sous l’effet d’une batterie lancinante, d’une guitare à la lourdeur tumultueuse, et de variations vocales passant du chant clair implorant comme des hurlements écorchés (les parisiens sont en cela aidés par l’intervention de vocalistes chevronnés, comme celui d’Ovtrenoir). Dans un décor apocalyptique surplombé d’épais nuages noirs et terrassé par la puissance des éléments, Brusque met en scène l’expression la plus brute de la douleur humaine, et s’inscrit par là dans une démarche qu’on retrouve chez la Church Of Ra. Si le duo augmenté poursuit sur ce chemin en se focalisant sur cette approche nécessitant d’écarter des incises doom ou sludge (où il se montre pourtant bon également), on peut s’attendre à un prochain opus qui devrait peser dans le domaine du post-metal torturé.


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