[Récit de concert] 29/10/2019 : Hexis + Point Mort + The Third Eye @ Secret Place

Avec la recrudescence du nombre de concerts qui y ont eu lieu dernièrement, on espère que le caractère secret du lieu qui les accueille perdurera, et que les autorités compétentes continueront à foutre la paix à ses tenanciers. Peu après une date pluvieuse voyant Mollo-Mollo, Boucan et Gâtechien se faire encercler par une foule compacte, c’était cette fois en pleine semaine, et toujours avec une affluence qui doit rendre jaloux les cafés-concerts du centre-ville, qu’on retrouvait notre salle clandestine préférée pour un plateau aussi radical qu’alléchant.

  • The Third Eye : Pour ouvrir le bal, c’est un groupe hors de nos radars qui est programmé. Pourtant pas si éloigné géographiquement, puisque basé dans les Landes, le trio est en plus composé pour les 2/3 d’anciens membres de General Lee, un combo de Béthune qu’on avait un peu écouté lors de la sortie de leur dernier album Knives Out Everybody. Mais ça, on ne le découvrira qu’après, et la filiation, à la réflexion, se révélera assez perceptible. Car si le post-hardcore du Troisième Oeil monte moins dans les tours que la Dodge nordiste et se montre moins porté sur le drift sauvage, force est de constater qu’il se nourrit du même bitume. Bien que penchant davantage du côté du post-rock/post-metal, avec des tempos plus lents, des velléités plus mélodiques et des accalmies en chant clair — pas forcément heureuses d’ailleurs côté guitare, qu’on sent plus à l’aise dans le registre screamo, et plus intéressantes lorsque le bassiste vient ajouter son joli grain de voix — on sent que le but est là encore de lancer un pont entre la furie excentrique de Dillinger Escape Plan et la tension solennelle de Cult Of Luna. Tout un programme qu’on connait bien à Poitiers, puisque c’est également celui des locaux de Zapruder. On ne sait d’ailleurs pas si c’est un attachement particulier du public local à cette approche du post-hardcore, mais toujours est il que les trois landais bénéficieront clairement de la plus grosse affluence de la soirée, et ne manqueront d’ailleurs pas de saluer chaleureusement cette présence en nombre. En forçant un peu d’ailleurs : avoir une bonne cinquantaine de personnes face à soi un mardi soir à Poitiers est déjà un luxe, mais alors exiger de cette assistance qu’elle se bouge sur les up-tempos commençait à relever du fantasme. L’absence totale de réaction des premiers rangs que viendra chauffer le guitariste en enjambant les retours rappellera à cet impudent où il met les pieds : this is Poitiers, not [insérez le nom d’une ville où le public est moins apathique, c’est à dire n’importe laquelle] ! On espère que la mollesse ambiante n’aura pas trop frustré le trio, car de notre côté, on ne pourra qu’être satisfait par une première partie annonçant un beau line-up.

The Third Eye (CC0)

  • Point Mort : Et de fait, on monte encore d’un cran avec ce combo venu défendre un nouvel opus intitulé R(h)ope, dont le titre rapprochant astucieusement espoir et corde du pendu laisser présager quelques nuances quant aux ambiances installées. Si, en effet, le post-hardcore hybride des parisien.ne.s joue beaucoup sur les contrastes et laisse les morceaux s’étirer en longueur pour mettre en place des constructions subtiles, c’est toutefois le noir le plus absolu qui prend le plus souvent le pas sur une espérance confinée à quelques éclaircies, et où celle-ci fait plutôt figure d’attente fébrile, le retour au déluge obscur n’étant jamais bien loin. Pour parler plus concrètement, Point Mort convoque les ténèbres en assemblant des éléments empruntés au metalcore le plus chaotique et au post-black metal, mais laisse se fissurer ce monolithe sonore sous l’effet de quelques respirations davantage teintées post-metal. Outre une paire de guitaristes reliant les dissonances les plus infernales à des motifs apaisés aux harmoniques parfois orientalisantes, et un batteur dont la rigueur et la précision dans le chaos pourront rappeller celui de Comity, Point Mort peut surtout compter sur une chanteuse absolument impressionnante dans le débit de ses hurlements. Les passages du scream au chant clair, et l’insertion de cette voix dans un tourbillon blackened-hardcore — notamment sur les blasts et up-tempos — rappelleront forcément Oathbreaker, l’inévitable comparaison est lâchée. La vocaliste participera évidemment pour beaucoup à la création des contrastes susmentionnés, et, à l’écoute de R(h)ope, les amplifiera même parfois un peu trop sur les phases presque chuchotées. Mais le rendu live verra finalement les arpèges de guitares prendre le dessus et mettre à l’honneur une finesse de composition qu’on avait alors pas perçue sur ces (rares) moments d’apaisement. Vous l’aurez peut-être compris, le niveau technique mis au service d’une écriture talentueuse et la singularité d’une voix soufflant la tempête comme la petite brise, auront fait de ce show la grosse claque de la soirée, bien aidés par le son du lieu, décidément irréprochable, soulignons-le. Taiseux en dehors des morceaux, préférant l’obscurité des lights éteintes aux longs discours, mais lâchant quelques sourires en réaction à une réflexion intempestive affirmant que « s’accorder c’est tricher », Point Mort aura donc décidément et de bout en bout incarné au cours de ce set l’antagonisme de R(h)ope.

Point Mort (CC-BY-NC-SA par Jö)

  • Hexis : Infatigables routards — leur tournée actuelle s’étalant de juillet à novembre pour 112 shows donnés sur 110 dates (!!) dans tous les recoins de l’Europe — les danois commençaient à entrevoir la fin d’un voyage s’achevant même pas deux semaines plus loin. Les membres croisés au bar, tranquilles et joviaux — ce qui devait être un peu moins le cas cinq jours plus tard, après la date parisienne où de sombres merdes ont trouvé le moyen de leur truander le butin de tournée (si vous voulez donner pour les soutenir, c’est par ici) — ne semblent pas montrer plus de signes de fatigue que ça. Confirmation sur scène où le quatuor, et notamment le frontman growleur, se montre en pleine forme, mais a gommé tout signe de jovialité. Si les deux autres groupes du line-up ont su diluer une base teintée de hardcore par l’apport d’éléments plus aérés, Hexis prend le parti inverse et jusqu’au boutiste en asphyxiant encore un peu ce même substrat qui se voit alors noyé sous une coulée suintante héritée du black metal le plus poisseux. Principale attente sur ce set : le son absolument terrifiant qui l’accompagne habituellement, et dont la densité grinçante rappelle celui de Blut Aus Nord sur l’infernal Deus Salutis Meae. Le quatuor (et les enceintes de la salle) nous donneront pleine satisfaction sur ce point essentiel aux vertus sinistres des compositions. Pour avoir assisté assez récemment à une sortie d’anesthésie générale un peu tendax, ce son si particulièrement oppressant et les images qu’il suggère correspond tout à fait à l’idée qu’on se fait de cet état semi-conscient où la perception de la réalité est encore altérée par des silhouettes informes cauchemardesques dont on peine à se défaire. Les lights choisies, un strobo qui émet alternativement selon l’intensité du fond sonore, ne feront d’ailleurs qu’amplifier cette ambiance hallucinatoire. Là où, en revanche, les danois nous surprendront, c’est sur un choix de setlist privilégiant des titres assez lourds (« Septem », « Opacus »), mettant de côté les gros blasts — dont les seuls spécimens seront d’ailleurs joués au charley plutôt qu’à la caisse claire — pour y préférer des tapis de double-pédale rampants et les maelstroms dantesques. La proximité avec d’autres formations mêlant black-metal et hardcore comme The Secret ou This Gift Is A Curse est toujours bien palpable, mais le sentiment d’oppression n’en est que plus pesant. On s’y fait cependant bien, puisqu’on sera finalement surpris (et un peu déçus) de voir le chanteur se barrer de la salle au terme d’un set assez court de six ou sept morceaux, alors que les amplis n’avaient pas encore fini de dégueuler leurs larsens méphitiques.

Hexis (CC-BY-NC-SA par Jö)


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