[Récit de concert] 13/12/2014 : Pneu + Colønies + Burning Bright + I Am A Curse + Nine Eleven + Llamame La Muerte + Wank For Peace + Verbal Razors @ l’Etincelle

En marge des circuits traditionnels de la diffusion culturelle existent des îlots de résistance proposant non seulement une alternative aux programmations mainstream, mais aussi des espaces de rencontres, de solidarité, de luttes… Dans les années 80, beaucoup de lieux de ce genre ont ouvert mais sont finalement passés sous le rouleau compresseur de la bienveillance institutionnelle et sont devenus des SMAC ou centres culturels bien aseptisés, relais d’une scène indépendante qui ne rime définitivement plus avec alternative. Mais d’autres, comme l’Etincelle, ont choisi de ne pas verser dans la compromission, et de rejeter l’institutionnalisation, en se condamnant à lutter pour survivre. A Poitiers, le numéro 23 s’est longtemps inscrit dans cette logique : la mairie, sous d’apparentes bonnes intentions, a tenté de cadrer le fonctionnement du lieu, ce que les occupants ont refusé, préférant arrêter l’aventure (et je ne parle même pas du dialogue social concernant les squats plus politiques, qui se résume à quelques volées de coups de matraque et de nombreux procès). Du côté d’Angers, contre vents et marées, l’Etincelle parvient donc à survivre depuis 1997, et combine musique et militantisme en plein coeur du centre bourgeois de la capitale d’Anjou. C’était une fois de plus le cas en ce 13 décembre, avec un plateau des plus alléchants.

affiche étincelle

  •  Verbal Razors : Retard interdit ce samedi puisque, choix curieux, ce sont les thrashers tourangeaux qui ouvrent le bal, dès 14h(45, en fait) ! J’ai beau les avoir vus il y a 6 mois en terre poitevine, il était hors de question de passer à côté de ce set que j’aurais néanmoins plus vu parmi les points d’orgue tardifs et éthyliques de la soirée. Qu’importe, le crossover du quartet servira donc de mise en bouche de luxe, et le public ne s’y sera pas trompé puisque de nombreuses personnes sont déjà présentes dès le début des hostilités (de quoi laisser craindre de beaux embouteillages pour accéder aux premiers rangs plus tard dans la soirée). Le set débute donc violemment avec « Never Your Fault », à un détail près : il ne faut que quelques mesures pour que le guitariste pète une corde, entrainant là le faux départ le plus rapide de toute l’histoire du rock’n’roll. Il n’en fallait pas plus pour déclencher le festival de vannes de Simon, au micro, aka le Michael Jackson du thrash-game, dont les déhanchements, sautillements et autres moonwalks accompagnent le chant hargneux typé hardcore. De leur propre aveu « encore bourrés de la veille », les quatre tourangeaux déroulent pourtant leur set à vitesse flying V. Et même si Simon s’est retrouvé avec les dents du fond qui baignent en fin de concert, les tubes de leur album éponyme se sont succédés sans trop de temps morts : « Killing Snow », « Blood In Your Hands », « TTTT », « Hard Boiled Head »… Ce disque ne comptant toutefois QUE des tubes, au potentiel explosif en live, on pourra faire la fine bouche et regretter l’absence de « ACAB » et « Tears Of Rage » dans la setlist, mais ce serait oublier qu’en substitut, le combo nous a offert une bonnes chiée d’inédits qui paraitront dans l’année sur un second LP. La recette n’a pas l’air de vouloir changer, et c’est tant mieux : attendez-vous donc à un bon gros riffing thrash old-school que ne manqueront pas de relever quelques accents hardcore pour un crossover dans les règles, sans oublier, à la manière de « Krakatoa », un titre plus heavy dont le thème principal pourra évoquer un de ceux de COI de Hardcore Anal Hydrogen. Y’a plus qu’à espérer que ce futur album sortira vite, et occasionnera une date à Poitiers !
Wank For Peace

Wank For Peace (enfin son public surtout – CC0)

  • Wank For Peace : Place aux (seuls) locaux de la journée, qui drainent avec eux un crew conséquent, support de luxe pour les nombreuses parties de sing along à base de « woooohooo ! » qui jalonnent le hardcore mélo des angevins. Les tempos sont rapides, le chant screamo, sans oublier la vibe emo qui fait de l’ensemble un mélange aigre-doux. Ayant dans ma jeunesse personnellement trempé dans ce que le genre compte de plus dégueulassement mainstream, le hardcore mélo, notamment lorsqu’il sonne bien juvénile, agit un peu sur moi comme un repoussoir (sauf quand c’est Seven Hate, faut pas déconner). Mais il faut bien reconnaitre que Wank For Peace sait se montrer fédérateur pour faire de ses refrains des breakdowns hymnesques repris en choeur par tous leurs fans. Adeptes de Lifetime en plus gueulé, en plus sensible, de planches à roulettes ou de lunettes à bords épais avec les cheveux en pics, ce combo semble fait pour vous.
  •  Llamame La Muerte : Il en fallait bien un : les trois deux manceaux-elle seront les représentants du label Et Mon Cul C’est Du Tofu? pour cette journée. Evoluant habituellement sous la forme d’un duo guitare-batterie, le combo s’apprêtait ce soir à nous présenter une troisième membre aux samples. Sauf que non. La faute à une machine qui ne démarre pas, on se contentera de la formule classique, à deux. Ce qui a du être frustrant pour cette troisième musicienne qui avait déployé les efforts les plus importants en terme de tenue de scène, puisqu’outre la tenue blanche de rigueur pour tout le groupe, elle était intégralement maquillée en noir. Le duo fondateur n’était cependant pas en reste côté costume, et on saluera le joli justaucorps blanc du guitariste. La nouveauté viendra donc finalement de la setlist, puisque notre consultant spécial dédié au groupe du Mans ne connaissait aucun titre. Développant une noise progressive qui emprunte son côté hypnotique au krautrock, Llamame La Muerte a donc fait quelque peu retomber l’intensité en cette fin d’après-midi. Les morceaux sont assez longs, et se mettent en place petit à petit, ce qui contraste évidemment avec les deux groupes précédents. Et même si un morceau à la rythmique un peu disco réussira à remettre un peu d’entrain dans la salle, il sera difficile de ne pas se dire que le duo avait peut-être plus sa place en tout début d’après-midi, avant que les hostilités ne débutent réellement.
Llamame La Muerte

Llamame La Muerte (CC0)

  • Nine Eleven : Car placés entre le skatecore de Wank For Peace et le hardcore moderne de Nine Eleven, les deux de Llamame La Muerte auront vraiment fait figure de petite pause fraicheur. Et la violence se dégageant de la musique de leurs successeurs dans le line-up de la journée n’en fut que d’autant plus frappante. Martelé par un bucheron batteur imprimant une marche chaotique toujours puissante et parfois technique à l’ensemble, la musique des manceaux — par le passé souvent comparée à celle de Comeback Kid — a désormais évolué vers quelque chose de plus intense, à la fois plus brutal (et proche en cela du powerviolence), plus complexe (avec des structures parfois bien mathcore et des constructions progressives) et aussi plus émotionnel (ce qui passe par l’inclusion de parties mélodiques et aériennes typées post-rock). Evidemment, étant donné les conditions un peu à l’arrache dans lesquelles s’est déroulé le set, on aura essentiellement eu droit à l’aspect le plus bourrin du hardcore de Nine Eleven, on repassera donc pour les nuances. L’exaltation qui caractérise les productions mancelles était cependant intacte pour sa part, et on la retrouvera au travers de parties de chant — autant dans le lead que dans les parties de sing along — qui transpirent la désillusion. Entre brutalité désespérée et atmosphères pesantes, il reviendra donc aux manceaux de 9/11 de conclure l’après-midi de la plus belle des façons.

[Afin de bien comprendre la suite du compte-rendu, sachez qu’entre le set de Nine Eleven et celui d’I Am A Curse s’est déroulée une discussion fort intéressante sur les modes de diffusion alternatifs, ou non, de la musique, ainsi qu’une pause collation qui a, comme son nom l’indique, permis aux membres de la rédaction du Barbelé dépêchés sur place de se la coller allègrement. Si vous pensez déceler dans les prochains reports des approximations, des inexactitudes ou des zones de flou, c’est qu’il s’agit vraisemblablement d’approximations, d’inexactitudes ou de zones de flou.]

Nine Eleven

Nine Eleven (CC0)

  • I Am A Curse : Egalement originaires du Mans (on y retrouve d’ailleurs le bassiste de Nine Eleven à la guitare), et officiant aussi dans un registre typé hardcore chaotique, les quatre d’I Am A Curse s’inscrivaient dans le prolongement du concert précédent. Tout en restant dans une approche très Throatruinerienne du hardcore, où la violence la plus crasse se frotte assez étonnamment à une certaine sensibilité post-rock, ce combo se fait toutefois plus sombre que leurs prédécesseurs, avec une densité sonore grasse, poisseuse, salement oppressante. Plus noire, leur musique est aussi plus directe et s’embarrasse moins des passages triturés qu’on pouvait retrouver chez 9/11, avec quelques plans massifs un peu deathcore servis par une voix bien rugueuse. Seulement, dans l’exigüité de la salle et dans l’épaisseur d’un son à couper au couteau, il fut parfois difficile de discerner l’intégralité de ce qui nous aura été donné à entendre. C’est peut-être ce qui aura empêché que la mayonnaise prenne vraiment et une bonne entrée dans le set. On se consolera de retour à la maison en réécoutant leur dernier album, mais en se demandant néanmoins comment le quatuor manceau a fait pour ne pas nous administrer la baffe qu’on attendait avec ce cinq-titres si puissant qui était pourtant taillé pour.
  • Burning Bright : Vous reprendrez bien un peu de hardcore? En tout cas nous oui, et on a été servis avec ce combo caennais distillant une formule aussi mélodique que paradoxalement éloignée de ce qu’on désigne habituellement sous le terme de hardcore mélo. Si vous avez bien tout suivi, vous devriez faire la connexion avec Wank For Peace, qui jouait quelques heures plus tôt. Alors qu’en fait pas du tout. Bien loin du skatecore, Burning Bright ne se contente pas de la rythmique d-beat et du chant screamo avec du beatdown par-ci par-là. Si ces éléments font toutefois partie de la recette, ils sont largement enrichis par un son massif, monolithe, renforcé par une batterie écrasante (on retrouve ici le batteur de Nine Eleven) qui servent de background à des arpèges réverbérés très aériens qui allègent l’ensemble. Evidemment, ce n’est pas le côté mélodique qui ressortira le plus, souvent englouti par des riffs distordus qui emporteront également le chant malgré une implication évidente du chanteur. Il faudra attendre un passage de Simon Verbal Razors venu, après une tentative de feat. impromptue sur Nine Eleven — chez qui il tenait auparavant le micro — chanter sa partie de « Doomsday » pour enfin entendre distinctement un filet de voix hargneux se distinguer parmi les flots de guitare et le martèlement de la batterie. On retiendra au final 3/4 d’heure d’une énergie à vif, et on espèrera revoir les caennais très vite avec de meilleures conditions techniques, pour profiter pleinement de la richesse mélodique de leur hardcore.
I Am A Curse

I Am A Curse (CC0)

  • Colønies : Le mystère demeurait sur ceux qui devaient servir de tremplin au clou rouillé de la soirée : aucun son, aucune page, aucune vidéo sur les internets, la curiosité était donc de mise. Et si la présence au sein du groupe de deux membres d’I Am A Curse pouvait éventuellement nous mettre sur la voie d’un hardcore rugueux, la présence d’une violoncelliste pour compléter le trio avait de quoi dérouter. La présence d’un écran et d’un vidéoproj’ aussi, et pour tout dire, je pressentais la grosse séance de pignole bien relou. Et pourtant. Alors que Colønies pourrait réunir un ensemble de caractéristiques pouvant me rebuter, il a très vite fallu se rendre à l’évidence et reconnaitre le caractère hypnotique et tout à fait bien foutu du spectacle offert. Histoire d’être sûr que mon jugement n’était pas altéré par la boisson — et aussi pour faire une pause avant l’explosion finale — je décidais de troquer ma bière contre un café et de m’installer à mon aise pour profiter du ciné-concert. De fait, les images prennent une place importante dans le concept du groupe, et il me sera d’ailleurs difficile de disserter sur la musique jouée en même temps que la vidéo. A part dire que la guitare et la batterie n’ont pas laissé beaucoup de place au violoncelle, et que le tout constituait un ensemble lent, lourd, presque doomesque, qui offrait un contrepoint seyant parfaitement aux images pesantes qui s’enchainaient sur la toile blanche. Colønies c’est un peu le poids de la vidéo, le choc de la disto. Il avait pourtant plein de raisons de me déplaire ce film : entre les références (néo-)situ à la revue Tiqqun et Debord (on ne peut pas dire que les disciples de ce type de littérature romantico-révolutionnaire soient l’avant-garde funky du mouvement libertaire contemporain), et la volonté affichée de délivrer un message politique clair (ce qui peut facilement s’avérer casse-gueule et assez vite tourner au prêchi-prêcha bancal et un peu caricatural : ce sera un peu le cas des discours glissés entre quelques morceaux des groupes précédents qui, malgré une bonne volonté évidente, tomberont un peu à plat), tout sentait un peu l’intermède un peu chiante. Et puis finalement, à travers deux séquences assez distinctes — une première sur le capital, une autre sur la flicaille — le trio a finalement totalement réussi à faire prendre la sauce, les images se succédant rapidement et se mêlant à l’ambiance sonore abrasive pour créer un ciné-live captivant. Ces grosses vingt minutes resteront une des grosses surprises de la journée.
Pneu

Saurez-vous retrouver le batteur de Pneu qui se cache dans cette tâche sombre? (CC0)

  • Pneu : Le temps de se coller une binouze derrière la cravate et il est déjà temps de se placer si on ne veut pas passer le dernier concert du jour à regarder le dos de gens qui regardent Pneu. Bien que tous les groupes du jour aient joué au sol, faute de vraie scène, l’aire de jeu s’est quand même déplacée pour que les deux amplis — démesurés mais conformes au son du groupe — puissent faire face aux trois fûts et deux cymbales — improbablement minimalistes quand on connait le jeu de batterie qui rythme les compositions du duo — au milieu de la modeste salle, afin que le public puisse entourer les deux protagonistes. Les premières notes de « Municipal Geographic » ne résonnent pas encore que les tourangeaux sont déjà marqués à la culotte par un public peut-être avide de découvrir quelques titres à paraitre sur Destination Qualité, qui sortira le 22 janvier chez Head Records. Si ces intentions étaient bien celles des spectateurs, alors ils ont du en avoir pour leur prix libre, car outre l’incontournable « Batatanana », certainement le titre le plus explosif en live, qui retourne n’importe quelle salle en moins de deux, et « Highway To Health », il ne me semble pas que d’autres morceaux de l’album du même nom aient été joués. Peut-être moins accrocheurs mélodiquement que ceux de l’opus précédent, les nouveaux morceaux n’ont pour autant pas leur pareil pour embraser la salle : l’énergie qui les porte est tout simplement plus brute, le jack de la Telecaster est branché dans nos oreilles, la double-pédale frappe à même nos crânes. « Temple Machine », « Futur Plus Tard » ou « Catadiopre Ambidextre » vous promettent ainsi certains de vos meilleurs moments en concert pour les années à venir. Et si Destination Qualité ne sera peut-être pas le roi de la platine pour 2015, Pneu confirme avec ses nouveaux titres son statut d’empereur du live, et se fera un plaisir de vous ruiner les tympans, de vous tourmenter les cervicales, de déstabiliser vos appuis, tout ça dans une joie et une allégresse fidèles à l’esprit bamboule. La journée, avec cet ultime concert, pouvait donc s’achever comme elle avait commencé, et comme elle s’est globalement déroulée : avec la qualitay pour mot d’ordre. Ou presque s’achever, un after épique avec pour climax une improbable queue-leu-leu sur « Antifa Hooligan« , devant définitivement coucher les derniers participants. Quand est-ce qu’on remet ça, l’Etincelle?
Photo bonus, je ne sais pas de qui il s'agit (CC0)

Photo bonus, je ne sais pas de qui il s’agit (CC0)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :